Personna non grata

Publié le par Catpower

"Gris, noir, bleu foncé et vert sapin". Oui, c'est dans ces couleurs-là que je peindrais mon jeune frère, Louis,si je souhaitais le représenter sur une toile.

 

"Ah, bon ? Moi, ce serait plutôt en bleu et en orange", me dit mon père.

Orange ? Une couleur chaude, sucrée... Comme le fruit. ça me laisse songeuse. Ma palette s'élargit, s'enrichit, s'éclaircit. Moi, je n'ai choisi que des couleurs ternes et sombres, froides.

 

Depuis quelques-mois, après avoir trop idéalisé mon frère, je ressens de la colère envers lui, du rejet. Et même du ressentiment. Surtout après avoir lu ses dossiers médicaux, ces documents qui m'ont ramenée à la dureté de sa maladie et de son suicide. Désormais, Louis m'apparaît comme un étranger. Hermétique. Inconnu. Coupable. Personna non grata. La nuit, je rêve que je le mets en accusation. Dans les rêves, on peut parler aux morts. Alors, je l'interroge, je le soumets à la question. Sans répit. Je lui fais le procès d'un assassin ayant massacré des innocents. Je l'imagine en Landru, en Guy Georges, en Emile Louis.

 

Bleu et orange... J'avais oublié le orange. J'avais occulté cette part lumineuse de mon frère. Son humour, sa soif de justice...

 

Difficile de distinguer la personne de ses troubles de la personnalité. L'une des plus grandes difficultés de la schizophrénie pour les proches, c'est ça : arriver à transcender cette coupure entre ce qu'est la personne et ce que fait d'elle sa maladie, ce phénomène de dissociation.

 

Comment aimer une personne qui n'est plus elle-même ? Comment s'adresser à cet autre en rupture avec le monde, ses codes, ses conventions ? Comment arriver à l'atteindre sans langage en commun, au-delà du mur de la honte ? Et, après sa mort, comment restituer l'intégralité de sa personnalité, de son vécu, à la mémoire des vivants, quand d'elle ne reste plus que des morceaux fragmentés ? Comment préserver les bons souvenirs, sans se laisser aveugler par les images de crise et de suicide ? Comment résister à l'envie d'en faire une personna non grata ?

 

Publié dans Deuil

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Orny 31/01/2011 22:47


On a du te le dire souvent mais je te le dis quand même : tes mots me touchent beaucoup.
Ma soeur (qui m'a montré ce site) et moi avons perdu notre petit frère de 20 ans en septembre dernier, et il est effarant de voir combien tes propos peuvent entièrement se superposer aux nôtres,
voire les compléter.

Le rêve est aussi un moyen de se persuader qu'il n'est pas complètement mort, qu'il survit du moins en nous. C'est à la fois douloureux et libérateur.
Depuis un ou deux mois, je rêve très souvent de lui, il est soit très effacé, presque transparent parfois, soit très présent dans le rêve et au centre de toutes les attentions ; quoiqu'il en soit,
il me rappelle à chaque fois qu'une part de lui survit en moi.

Je te souhaite beaucoup de courage ainsi qu'une bonne continuation en ce qui concerne ton blog que je trouve tout simplement superbe et très intéressant ! Bravo et merci, car tu arrives à mettre
des mots (ce qui n'est pas une chose aisée) sur ce traumatisme qu'est le deuil, mais aussi parce que lire tes lignes et certains commentaires m'ont fait prendre conscience que mon frère n'était pas
un cas isolé. Merci beaucoup.

Soyons forts face au deuil.


Catpower 31/01/2011 23:20



Très bon courage à toi aussi.


ça m'a fait du bien d'écrire sur cette épreuve. ça m'a permis de prendre de la distance. De "digérer". Et de me rendre compte que je n'étais pas seule. C'est un partage entre personnes qui ont
traversé la même épreuve, dans un monde où il est difficile d'en parler. Et je suis contente que mon témoignage puisse toucher d'autres personnes, voire les soulager un peu de leur peine.


Je souhaite à toi et ta soeur, ta famille, de pouvoir retrouver l'apaisement et la joie de vivre. On peut continuer à vivre après le suicide d'un proche, même si le chemin du retour à la vie est
parfois long et souvent plein d'embûches.