La colère

Publié le par Catpower

La colère... Pas contre la personne qu'on a perdue, non. Mais contre tout ce qui n'a pas pu la sauver.
La colère... Difficile d'y échapper. ça fait du bien, même, de s'y livrer, de se laisser envahir par elle. C'est un moteur, une pulsion de vie. C'est ce qui vous fait lever le matin, malgré tout.
Pour ma part, ma colère, elle brûle contre le système psychiatrique. Peut-être que je me trompe. Peut-être ai-je une vision partielle, faussée. Dans tous les cas, le système psychiatrique, en l'état actuel, me paraît une machine à broyer les êtres.
On ne répond au mal être que par les médicaments, voilà mon impression. Avant, on ligotait les "fous" ; aujourd'hui, on les enferme dans leur tête. L'humain n'a plus sa place dans ce système. Certes, les médicaments sont utiles parfois. Ils soulagent, protègent d'elle-même la personne qui va mal. Mais ce n'est qu'une béquille, pas la solution. Et, selon Boris Cyrulnik (PDF 51 ko), les prescriptions sont souvent mal adaptées. Le système ne tient pas compte ou pas assez de l'être dans sa globalité. Il recourt peu à la psychothérapie, qui, à mon avis, "est le vrai traitement", comme l'affirme Boris Cyrulnik dans son article au JDD. Il ne tente pas ou peu des méthodes moins classiques, comme l'art-thérapie (je pense à l'artiste Garouste*, sauvé par son art). Et, une fois le malade sorti, ce dernier est livré à lui-même, sans aucun accompagnement, aucun travail de réinsertion sociale, aucun réel suivi de son état de santé (combien de rendez-vous reportés pour mon frère ?).
A cela s'ajoute que les médecins, au lieu de s'appuyer sur l'entourage, en font souvent peu de cas, refusent parfois de rencontrer les familles ou répondent partiellement à leurs questions. Concernant mon frère, aucun psychiatre ne nous a donné de conseil sur le comportement à adopter ; aucun ne nous a orienté vers des interlocuteurs susceptibles de nous aider (par exemple, les associations comme l'Union national des amis et familles de malades psychiques, UNAFAM).
Nous n'avons été reçu, à notre demande, qu'après la mort de mon frère. Pour nous entendre dire qu'il était "condamné". Condamné par la maladie, car trop lucide et intelligent pour la supporter. Voilà ce que nous a dit sa dernière psychiatre. Mais a-t-on le droit de dire qu'un malade psychique est condamné, quand on ne l'a vu que deux fois en consultation et qu'on n'a pas tout mis en oeuvre pour l'aider à mieux gérer sa maladie ? Surtout si c'est un jeune homme de 25 ans, qui a un bon travail, une famille qui le soutien ?
Cette question attise en moi cette colère, si forte. J'ai la sensation d'un horrible gâchis.

*Dans un article sur son livre L'Intranquille, paru dans Le Monde le 8 mai 2009, Phillipe Dagen écrit : "Garouste l'écrit comme une évidence : les crises interrompent la création, qui se fait contre ces moments de délire et non grâce à eux [...]. Dessiner, peindre, graver, sont les moyens les plus sûrs de tenir à distance la menace [...]".


Publié dans Suicide et psychiatrie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Shani 29/01/2011 01:01


(Je viens de valider la première partie de mon témoignage, et du coup, l'inspiration me manque pour terminer !)
Je dirai donc juste que c'est un réconfort de te lire, Catpower (si tu permets que je te tutoie), d'autant que tu as une belle plume, ce qui ne gâche rien. Bon courage à tous et toutes dans votre
deuil.
Pour finir par une petite note d'espoir, voici, de mémoire, un témoignage d'une femme qui a survécu au suicide de son proche :
"Je crois que la blessure, on l'a toujours, jusqu'à la fin, mais on peut vivre avec elle, sans se détruire. Je vis pleinement ma vie mais je pense toujours intensément à mon frère disparu. J'y
pense presque autant qu'à mon mari ! Et paradoxalement, c'est ça qui m'aide à avancer."


Catpower 29/01/2011 13:08



Merci, Shani, pour ton beau témoignage plein de justesse.


Après un an et 4 mois, la colère s'apaise. Aujourd'hui, la vie prime sur la mort. Mais comme cette femme que tu cites, il y a toujours une blessure qui reste et qui se signale à moi de temps à
autre. Mon frère fait partie de ma vie mais d'une autre manière, désormais. J'essaie d'en faire quelque chose de positif, un regard différent sur le monde, l'humanité, me rappelant aux choses
essentielles. mon rapport aux autres a changé. Je me sens moins agressive et plus ouverte, les liens me semblent plus fort.


Bises à vous tous. Prenez bien soin de vous.



Shani 29/01/2011 00:53


C'est à la fois terriblement douloureux de lire ces lignes, car elles ravivent ma propre colère et ma propre peine, et à la fois très réconfortant de découvrir des personnes traversant les mêmes
épreuves, ressentant les mêmes émotions, se posant les mêmes questions. Comme Catpower et comme Marilyse, j'ai perdu mon frère de 20 ans par suicide. Je crois pouvoir dire que nous étions très
proches, très unis, lui, ma soeur et moi, du moins avant qu'il n'entre dans la grave dépression qui aura duré un an.

La colère, je l'ai ressentie et il peut m'arriver de la ressentir encore. Contre moi-même, contre certains proches, contre les psychiatres et l'hôpital, et, je dois l'avouer, contre lui aussi. Pour
les psychiatres, je crois que ma colère est relativement lucide (une colère l'est-elle jamais?). Je ne reproche pas à l'hôpital le choix des soins ou le déroulement des activités - je ne suis pas
qualifiée pour juger, même si je serais pour plus de psychothérapie et moins de médicaments à quand des moyens pour l'hôpital ? Mon frère faisait des activités, il voyait une ergothérapeute, une
neuropsychologue, un psychiatre (bon, une fois par mois au grand maximum). Parfois, je me dis - mais à quel point je fabrique cette pensée pour me "rassurer"? - que tout a été mis en oeuvre pour
aider mon frère, qu'il n'en pouvait juste plus. En revanche, je crois que nous reprochons les mêmes choses à la psychiatrie : l'exclusion des proches de la démarche de soins, de la prise de
décisions, ou, à tout le moins, de la mise au courant des décisions ! Or, notre implication est primordiale si nous voulons aider notre proche ! Nous avons besoin de conseils pour entourer du mieux
possible notre proche. Pour avoir assisté une seule fois à une réunion avec le psychiatre de mon frère, je l'ai trouvé pédant et méprisant au possible (si je dois, pour être tout à fait honnête,
louer les qualités humaines de psychiatres précédents, celui-ci m'en paraissait totalement dépourvu...).


marilyse b 18/12/2010 22:14


Juste un message pour vous dire que j'ai perdu mon petit frere moi aussi.... il etait schizophrene egalement et s'est suicide le 15 novembre dernier, a l'age de 23 ans....
Comme vous j'eprouve vraiment beaucoup de colere envers le systeme psychiatrique qui pour moi est le vrai coupable... Que les individus, docteurs, psys, etc. aient fait de leur mieux, certainement,
mais le systeme....
Mon frere etait tres intelligent, et lucide face a sa maladie, il savait de quoi il souffrait et n'a pas supporte.... trop intelligent certainement pour la psychiatre qui le suivait car au lieu de
lui apporter des explications realistes sur sa maladie, elle n'aura su lui dire que: 'Quentin, tu vas nous en faire perdre notre latin'...
Le manque d'implication dans la recherche et le manque de moyens dans les centres de soins psychiatriques sont aberrants.
Comme vous je suis persuadee que le vrai traitement est la psychotherapie, pas les medicaments....
Mon frere en prenait beaucoup des medicaments.... mais n'avait droit qu'a une demi heure de consultation psychiatrique par mois.... je n'y croyait meme pas lorsque j'ai appris cela.... mais que
voulez vous, si l'on n'a pas les moyens de s'offrir des services prives.... on est bien peu de choses face au systeme.....
Je pense que l'attitude de certains personnels medicaux face a la schizophrenie sont egalement a changer.... ont peu etre schizophrene ou atteint d'une maladie psychiatrique, sans pour autant avoir
des capacites mentales diminuees... et malheureusement je pense que les personnes atteintes de ces maladies, comme mon frere, sont considerees comme inferieures intellectuellement... et je pense
qu'elles en souffrent, comme mon frere en a certainement souffert...
Mes pensees s'emelent et sont encore difficiles a organiser a ce sujet... le deces de mon frere est encore trop recent....
Merci pour votre blog....


Catpower 19/12/2010 14:44



Bonjour,


je me reconnais entièrement dans votre récit et me désole pour vous, pour nous, pour tous les malades qui souffrent (combien de vies gachées ?).


Pour moi, cela fait plus d'un an, maintenant. La vie a repris le dessus. Mais il y a toujours cette blessure profonde, qui se rappelle régulièrement à moi, qui me rappelle la rage et la douleur.


Je vous souhaite beaucoup de courage sur les chemins sinueux du deuil. J'espère que vous pourrez transformer cette épreuve en qqch de positif dans votre vie. Je crois sincèrement que cela est
possible, avec de la patience et beaucoup d'amour. Personnellement, mon regard a beaucoup changé sur le monde, les gens, la vie. La perte de mon frère m'a ramené aux choses essentielles, à
l'humanité (ce mot qui disparaît malheureusement trop souvent en psychiatrie).


Avec vous de tout mon coeur



COSME Myriam 11/11/2009 19:01


bonjour et bienvenue dans la communauté HOMMAGE,
ce que tu décrit dans ton article, je l'ai ressenti également au décès de ma mère, elle avait 61 ans et j'ai ressentie une injustice quand elle est partie.
il n'y a pas de mot pour consoler, rien n'y fait. le temps passe mais la douleur et l'absence persiste. il faut apprendre a vivre avec. je te souhaite bon courage et n'hésite pas à en parler ou à
écrire, ça fait du bien. amicalement myriam